Article

Eugène Verboeckhoven et le nombre d’or

Dans le monde de la peinture et de l’art en général il y a deux grandes catégories d’artistes : les avant‐gardistes et les spécialistes. D’un côté l’avant‐gardiste découvre un concept, une technique et ouvre la voie dans une direction non encore explorée, une terra incognita. De l’autre côté le spécialiste reprend et approfondi ce que ses prédécesseurs ont bâti avant lui, se l’approprie et améliore un ou plusieurs aspects avec lequel il ressent une certaine affinité jusqu’à lui‐même pousser le concept à sa quasi‐perfection … là où l’avant‐gardiste n’aurait même jamais pensé aller. Eugène Verboeckhoven tout comme son contemporain le peintre Français William Bouguereau fait partie, à mon sens, de cette deuxième catégorie d’artistes.


Il n’est pas dans mes intentions de parler de son histoire, de ses contemporains, ni du contexte socioéconomique dans lequel il vivait. Pour cela, l’excellent ouvrage « Eugène Verboeckhoven et ses peintres collaborateurs » de Herman De Vilder et Kris Van de Ven couvre déjà toutes ces parties en long et en large. En revanche, il me semble qu’une analyse plus technique de ce peintre puisse apporter une pierre à l’édifice sans dénaturer le travail titanesque qu’ils ont réalisés. Le but de cet article est de démontrer à quel point Verboeckhoven était non seulement un maître incontestable de la peinture animalière de son époque mais également un génie de la composition par l’utilisation magistrale du nombre d’or.

Le nombre d’or comme fondation

Pour commencer mon argumentation j’ai choisi l’oeuvre « Bergère avec agneau sur un âne, avec soupirant et troupeau ». Cet oeuvre de 1856 regroupe selon moi l’essence même du style de Verboeckhoven.

La divine proportion se trouve partout autour de nous. Elle se trouve dans la nature mais également dans l’architecture et plus particulièrement les peintres de toutes les époques l’utilisent dans leurs compositions afin de découper de manière harmonieuse l’espace pictural. L’explication mathématique étant hors sujet pour cet article nous nous contenterons de dire qu’elle représente une proportion plaisante et naturelle à l’œil. Cette proportion se calcule en divisant la grande longueur avec la plus petite et nous donnes approximativement 1,618. En pratique cette proportion peut également être trouvée en divisant la longueur totale par 0,618.

Pour commencer, nous allons diviser verticalement et horizontalement l’espace pictural en divisant chaque dimension par 0,618. Ci‐dessus cette division nous donne deux rectangles : un rouge, un jaune et la superposition des deux précédents nous donne le rectangle orange. Les trois zones colorées définissent là où l’activité principale de la scène se déroule et la zone restante représente le ciel aussi appelé espace négatif. Ce sont en quelques sorte les fondations sur lesquels va s’articuler l’œuvre. En dehors de ces rectangles colorés il y a donc un ciel, calme et chaleureux beigné d’une couleur douce pastel d’un coucher de soleil, qui contrebalance une zone très active, très colorée, où sont représentés la bergère, le soupirant ainsi que le bétail qui avancent allègrement sur un chemin qui se perd au loin, à droite, entre les arbustes.


Juste un petit triangle de montagnes semble faire la jonction, comme un trait d’union, entre ciel et terre ou encore espace positif et espace négatif. Le berger et la bergère font également la jonction entre le rectangle orange et le jaune. On pourrait faire le parallèle avec le légato en musique en y voyant une manière de relier deux espaces d’un mouvement continu.


On pourrait s’arrêter là avec le nombre d’or en se disant qu’il a bien servi à équilibrer les masses principales mais d’après moi Verboeckhoven a été bien plus loin encore.


En regroupant le rectangle jaune et l’orange nous obtenons une bande verticale contenant principalement le berger et la bergère ainsi que leurs montures et la zone rouge restante contient la majorité du bétail. Une nouvelle division de ces deux zones nous donne, grâce au nombre d’or, l’image ci‐dessous.

Ici, de nouveau, nous pouvons voir se dessiner un schéma récurrent. Les plus grands rectangles contiennent une zone d’activité dense (le berger et la bergère en jaune et le bétail en vert) et les plus petits rectangles une activité plus calme. Les zones d’accalmies peuvent ici encore être mises en relation avec leurs métaphores musicales par la notion de « diminuendo », une diminution progressive de l’intensité.

Variations sur le nombre d’or

Beaucoup d’artistes reprochent aux règles de compositions classiques d’être trop raides ou limitantes. Ne voyant pas ces règles comme un guide, le peintre a l’impression d’être emprisonné dans un schéma imposé et de ce fait ne plus pouvoir suivre son instinct créatif.


Il a alors recours à un processus de recherche d’essais et erreurs sur bases d’une série d’esquisses jusqu’à ce qu’il trouve LA composition qui lui semble parfaite. Dans la plupart des cas cette composition trouvé au gré des tentatives aurait pu être trouvée par le biais d’une technique basée sur une fondation plus classique menant plus rapidement au même résultat.


Pour illustrer la flexibilité du nombre d’or je vais me baser sur une autre oeuvre de 1957 intitulée « Le retour du troupeau ». Là encore le maître va nous démontrer qu’il maîtrise le nombre d’or tout en variant son utilisation.

Comme dans l’analyse précédente Les zones rouges et jaune délimiteront horizontalement et verticalement l’espace pictural dans des proportions divines.

Cette fois‐ci les proportions horizontales sont inversées et nous nous retrouvons avec la plus petite division (la zone jaune) à gauche. Une disposition logique vu que la lecture de l’action de cette œuvre se fait de la gauche vers la droite alors c’était l’inverse dans l’œuvre précédente.


Une autre particularité est que le ciel représente une infime partie contrairement à la composition précédente. Verboeckhoven a choisi une représentation plus intime du sujet en privilégiant les éléments plus proches tels que l’étable, l’arbre, le bétail et le berger.


Ici de nouveau nous pouvons remarquer des « légatos » reliant ciel et terre par l’intermédiaire de l’arbre à côté de l’étable et la partie supérieure du corps du berger.


Remarquons en passant l’utilisation magistrale de la diagonale du toit et le bâton du berger pour guider l’œil du spectateur vers le sujet principal qu’est le bétail alors que dans l’œuvre précédente c’était l’arbre tout à droite qui guidait le regard vers la bergère et son soupirant.


Poursuivons maintenant notre analyse en divisant davantage les zones primaires jaunes et rouges.

Ici Verboeckhoven à de nouveau joué sur l’alternance des zones calmes et des zones actives. Du côté gauche, le rectangle jaune représente la zone calme d’un ciel de fin de journée et la zone bleue la zone active qui contient également le début de l’action de cette narration. La zone verte est la zone la plus dense de la division inférieure alors que la zone rouge est plus calme. De nouveau une impression de « diminuendo » se fait ressentir aux deux extrémités.

Une recette à succès

L’adage dit : « On ne change pas un cheval qui gagne » et c’est bien ce que Verboeckhoven a prouvé par l’utilisation intelligente du nombre d’or dans nombreuses compositions ! Réduire la virtuosité de Verboeckhoven à la seule utilisation du nombre d’or serait presqu’une insulte à son génie mais il est certain qu’il en a exploré les moindres recoins et se l’est approprié avec talent.


J’espère, au travers de cette démonstration, avoir levé le voile sur une partie de la technique utilisée par l’artiste. Ci‐dessous encore quelques œuvres supplémentaires qui viendront compléter les deux précédentes. Comme variation j’ai pensé qu’il était utile de montrer que l’utilisation du nombre d’or pouvais également se faire sur une disposition verticale.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *